Le repos est politique
On dit souvent qu’on a “gagné” nos vacances. Comme si le repos devait se mériter, comme si s’arrêter n’était pas un droit, mais une récompense au bout d’un effort.
Mais derrière cette formule, il y a une histoire bien plus politique qu’on ne l’imagine.
Quand le repos devient un droit : la France de 1936
En France, le repos collectif n’est pas une évidence : il est le fruit d’un rapport de force. Ce n’est qu’en 1936, avec le Front populaire et Léon Blum, que les congés payés sont instaurés. Deux semaines, payées par l’employeur. Pour des millions d’ouvriers, c’était la première fois que l’on pouvait cesser de travailler sans perdre son revenu.
Ce moment a marqué un basculement : le repos n’était plus seulement une affaire individuelle, il devenait une conquête sociale. Mais cette conquête a été pensée dans un contexte précis : celui d’une Europe industrielle, où les travailleurs étaient massés dans les usines et pouvaient peser collectivement sur la politique.
Il ne faut pas négliger le travail des syndicaux de l'époque (CGT, 1936, puis 1982 avec 5 semaines) dans cette histoire. Actuellement, les inégalités sont encore très ancrées, les cadres prennent en moyenne deux semaines de congés supplémentaires par rapport aux ouvriers pour le cas de la France.
Il faut croire que le droit au repos n’est pas seulement une question historique, mais aussi sociale.
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| Et si le droit au repos devenait un véritable programme politique |
À l’autre bout du monde : le paradoxe japonais
À la même époque, au Japon, la logique est tout autre. Le pays se reconstruit dans une discipline sociale rigoureuse. Aujourd’hui encore, les Japonais bénéficient théoriquement de congés payés, mais la majorité ne les prend pas. Le repos y est perçu comme une trahison de la loyauté envers l’entreprise. L’“emploi à vie”, longtemps garanti dans les grandes firmes, s’est accompagné d’une exigence : dévotion totale.
Résultat : le karōshi (la mort par surmenage) est devenu un phénomène social reconnu. On ne parle pas seulement de fatigue : on parle de vies brisées, de familles endeuillées par l’incapacité d’un système à autoriser ses membres à se reposer.
Malgré la Loi sur les normes du travail, qui encadre les pauses et les jours de repos hebdomadaires, le gouvernement japonais a dû rappeler en 2023 aux employeurs de garantir suffisamment de repos entre deux journées de travail. Ici, le repos est considéré non seulement comme un droit, mais aussi comme un enjeu majeur de santé publique, face aux risques liés au surmenage et au phénomène de karoshi.
Ici, le repos est une question de santé publique et pas seulement de droit.
Madagascar et les colonies : un repos à géométrie variable
Pendant que la France découvrait les joies des congés payés en 1936, Madagascar, alors colonie française, ne bénéficiait pas de ces droits. Le repos était réservé aux administrateurs, aux colons, rarement aux travailleurs malgaches.
Ce décalage dit quelque chose : le repos, loin d’être universel, a longtemps été (et reste encore) un privilège inégalement distribué. Il fallait être du “bon côté” de la hiérarchie sociale, nationale ou raciale pour que son temps soit reconnu comme digne d’être payé.
Encore aujourd’hui, dans beaucoup de pays africains, le secteur informel — où travaille la majorité de la population, ne connaît pas les congés payés. Le repos, dans ce contexte, reste un luxe.
Quand Madagascar, a eu son indépendance, elle n’a pas bénéficié des mêmes avancées sociales que la métropole (congés, assurance, etc.).
Contraste : en France, 4 semaines de congés dès 1969 ; à Madagascar, le droit au congé payé reste très limité, souvent informel.
Comparer avec d’autres pays africains : le droit au repos est encore réservé à une minorité de salariés formels, alors que la majorité travaille dans l’informel, sans protection.
Ici, le repos est un luxe, symbole d’inégalités structurelles héritées du colonialisme.
Inégalités contemporaines
On pourrait croire qu’avec le temps, ces différences se sont estompées. Mais le contraste demeure.
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En France, le repos est institutionnalisé, mais on continue de culpabiliser de “trop se reposer”.
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Au Japon, il est culturellement découragé, presque tabou.
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Dans beaucoup de pays africains, il est encore un privilège lié au salariat formel.
Ces différences révèlent une chose : le repos est profondément politique. Ce n’est pas seulement une affaire individuelle de bien-être, c’est une question d’organisation sociale, de droits, d’inégalités.
Une question de culture
Nos références culturelles trahissent ce rapport ambigu au repos. En Occident, on cite volontiers Les congés payés de 1936 comme une victoire fondatrice. Au Japon, on loue encore l’idéologie du sacrifice collectif. À Madagascar, les expressions populaires valorisent la débrouille et le “se lever tôt”, parce que l’économie de survie ne laisse pas de place à la pause.
Partout, le repos n’a pas la même signification. Tantôt une conquête, tantôt une faute, tantôt un privilège inaccessible.
Le repos est une victoire politique en Europe, une lutte pour la survie au Japon, et un privilège inaccessible pour beaucoup en Afrique.
L’histoire des congés révèle une géographie des inégalités, où l’accès au temps libre reflète l’équilibre, ou le déséquilibre, des rapports de force sociaux.
La vraie question
Alors peut-être faut-il cesser de demander : “Ai-je mérité de me reposer ?”
La question est plutôt : “Qui, dans nos sociétés, a réellement le droit de s’arrêter ?”
Et peut-être qu’aujourd’hui, la véritable révolution ne serait pas seulement de se reposer sans culpabilité, mais de faire du repos un droit universel, indépendant de la classe sociale, du pays ou du statut professionnel.
👉 Et toi, dans ton contexte, est-ce que tu t’autorises à t’arrêter et surtout, est-ce que tu en as vraiment le droit ?


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